Rendre accessible des contenus faits pour être vus (1) : l’image tactile

Temps de lecture estimé : 12 minutes | Autrice : Cécile | Octobre 2022

Nous avons tôt fait de lier l’image à ce que perçoit la rétine. Mais jetons un coup d'œil (!) à la définition du mot image : "forme sous laquelle un objet est perçu", "vision intérieure plus ou moins exacte d'un être ou d'une chose", "représentation (ou réplique) perceptible d'un être ou d'une chose"... Une image renvoie donc à une représentation sensible et mentale, et non à un support purement visuel. Dans un quotidien submergé de photos et de vidéos, il serait donc possible de voir une image autrement ? Comment faire pour donner accès à des contenus faits pour être vus à des publics qui évoluent dans un quotidien non visuel ? Cet article a pour thème de décortiquer les possibilités offertes par l’image tactile.

Une façon de voir les choses

Une image tactile peut se présenter sous une forme bidimensionnelle (en 2D ou « à plat ») ou tridimensionnelle (en 3D, soit des objets manipulables). Les deux offrent aux doigts un vocabulaire tactile pluriel — lignes, matières, formes, angles, poids — qui va permettre de déchiffrer et de comprendre l’image.

La représentation tactile d’un visuel n’est pas sa simple copie en relief. Pour Sophie Blain, directrice de la maison d’édition d’albums tactiles Les Doigts qui Rêvent (externe), il est essentiel d’aller plus loin : « Quand il s’agit de donner à voir une image à un public en situation de handicap visuel, on n’emploie plus le mot d’adaptation mais de « re-création ».

Une autre grille de lecture

Il suffit d’un regard au voyant pour saisir le propos d’une image tactile sans avoir à entrer en contact avec cette dernière : la vue saisit l’image dans sa globalité, dans un rapport de lecture spatiale simultanée, avant de choisir ou non de s’attarder sur des détails.

Illustration d’une représentation de la Joconde (portrait d’une femme assise de la tête au buste), lue avec deux sens différents. À gauche, le tableau apparaît dans son intégralité car révélé par la vue. À droite, le tableau est progressivement “vu” par les doigts d’une main.
La lecture tactile est un processus progressif et non simultané.

Pour un public aveugle et malvoyant, la lecture d’une image tactile est toute autre : le regard n’embrasse pas cet ensemble, il va falloir aller le chercher, le décrypter, obtenir une image mentale globale par le toucher. D’abord avec le plat de la main sert à se faire une idée globale, puis à la pulpe du doigt pour rentrer dans la précision. C’est un peu comme si vous aviez un puzzle à constituer pour composer une image dans votre tête, construite selon l’éducation et les conventions visuelles auxquelles vous avez eu accès.

Aller à l’essentiel

Stéphanie Kappler, médiatrice scientifique au Palais de la Découverte (externe), raconte son expérience de la lecture d'une image tactile : "Nous avons réalisé un dessin de cellule et un dessin de coupe de peau en relief pour notre public déficient visuel. Mais nous avions mis trop de détails : les traits étaient parfois trop rapprochés, donc notre public a eu du mal à comprendre nos dessins. (...) Par la suite nous nous sommes servis de ces dessins en relief pour des choses très simples ; par exemple, pour illustrer les empreintes génétiques qui, dans certains cas, se présentent sous la forme d’une sorte de code barre."

Exit donc la profondeur et la perspective, les détails trop fins ou trop petits : la clé d’une image tactile réside dans sa capacité à résumer l’essentiel des détails signifiants d’un visuel. Sans être ni trop simple et ni trop complexe, seuls certains attributs d’une image visuelle seront transcrits pour en faciliter la lecture et la compréhension. Parfois même, il faudra « découper » un visuel en plusieurs supports afin de pouvoir raconter un détail, un concept ou un message complémentaire. Agnès Cappelletto, transcriptrice* au Centre de Transcription et d’Édition en Braille de Toulouse (CTEB) (externe),  nous explique qu’il faut tabler sur « une représentation assez basique [d’une image visuelle] pour que les lecteurs puissent facilement se repérer (…). C’est une lecture qui se fait petit à petit. D’où la simplification ! »

Une pluralité de techniques

Marquages en relief, emploi de résines, impression de traits continus, de pointillés ou de surfaces pleines, choix de papiers épais ou de plaques en PVC… Ces multiples possibilités d’impression plus ou moins solides, durables et agréables au toucher, sont autant de solutions pour explorer un imaginaire tactile.

Une illustration de petits pics de bois verticaux, à gauche, qui font écho à ceux du hérisson, à droite.
La matière amène du signifiant à une image tactile.

Il semble que ce soit la technique de la texture qui rencontre un vaste succès, tant au niveau des sensations que de la reconnaissance de l’image touchée. Amener de la matière et de la texture permet aussi de lier un rapport de similitude entre la matière et l’image tactile elle-même ! Par exemple, une texture douce peut raconter la fourrure d’un animal, tandis qu’une matière plus lisse peut représenter sa peau. Bref : ce sont des intermédiaires porteurs d’informations essentielles pour une lecture correcte de l’image présentée.

La richesse graphique apportée par les matériaux et la connaissance des usages de lecture des personnes en situation de handicap visuel nous guident sur la manière de représenter, de manière tangible, une représentation graphique. Mais comme le précise Stéphanie Kappler, "il faut un entrainement pour « lire » ces dessins". Et en effet, une image en relief restera difficile à approcher sans apprentissage préalable et/ou si le lecteurice n’est pas accompagné dans sa découverte.

Entre apprentissage et habitudes

La richesse de ces possibilités techniques ne sont rien si le lecteurice n’a pas développé une pratique habituelle de lecture par le corps et engrangé un vocabulaire tactile conséquent.

Plusieurs études sur les images tactiles en relief mettent en évidence que les lecteurices se trompent régulièrement sur la compréhension de ce qu’ils ont sous les doigts en raison « d’un manque de familiarité avec les conventions visuelles »*. Comment cela ferait-il sens pour une personne qui n’a jamais vu et n’a pas de références aux conventions visuelles des voyants ?

Les limites d’une image tactile en 2D

Une image « à plat » atteindra rapidement ses limites : il manquera au lecteurice un certain nombre de modalités tactiles pour comprendre l’objet. Sophie Blain avoue qu’il nous faut trouver “des stratagèmes, des astuces, des techniques pour pouvoir donner à comprendre l’illustration. Parfois, ce ne sera pas possible de penser tout à plat : il faudra se tourner vers un objet conçu en 3D, qui pourra être manipulé.” Pour notre experte, rien ne vaut le trio « mot / sensation tactile / manipulation » pour donner à voir une image autrement que par la vue.

Avec une image tactile en 3D, les personnes en situation de handicap visuel vont lire un visuel par le toucher en usant de procédures exploratoires et de gestes référencés ; par exemple :

  • Frotter pour découvrir une texture ;
  • Soupeser pour se donner une idée du poids ;
  • Poser la main sur l’objet pour en déduire sa température.

… et de nombreuses autres procédures exploratoires prises en main (c’est le cas de le dire) par ce public, qui émet des hypothèses sur ce qu’il voit à partir du ressenti des zones de contact.

Chez les jeunes aveugles

Que l’on soit voyant ou non, plus tôt on apprend à lire une image, mieux c’est ! Quand les jeunes aveugles et malvoyants sont amenés à manipuler les objets, ils acquièrent un vocabulaire sémantique et tactile suffisamment conséquent pour fluidifier la lecture et la une bonne compréhension d’une l’image à toucher.

Cette stimulation dès le plus jeune âge est une des clés pour rendre l’expérience de lecture tactile accessible. Logiquement, l’accompagnement pédagogique est essentiel dans cet apprentissage.

Voir la légende.
Une main guidée dans la lecture d’une carte tactile.

Agnès Cappelletto nous raconte la diversité des profils des lecteurices pour qui elle conçoit des supports embossés* : « Certains apprennent sur le tard, d’autres n’ont pas forcément la capacité ou l’envie d’aller plus loin. D’autres plongent dans la lecture rapidement et se servent tout le temps de leurs connaissances. Les nouvelles générations sont plus facilement amenées à plonger dans cet univers visuel spécifique. »

Chez un public adulte

Quand il s’agit d’adultes avec des troubles d’autonomie et/ou qui ont perdu la vue avec l’âge, l’approche d’une lecture tactile n’est pas la même que chez les jeunes lecteurices : « Ils ont peur de toucher » confie Agnès Cappelletto. « Un adulte aveugle de naissance de 60 ans n’a pas la culture tactile des enfants d’aujourd’hui. Comme il devient déficient, il n’a pas acquis d’habitude de lecture... Alors on essaie plusieurs stratégies, comme les amener à toucher avec le bout et non avec la pulpe des doigts. »

En réponse à ces limites et réticences, des supports multisensoriels sont des outils ludiques qui vont aller chercher le lecteurice récalcitrant, intimidé… ou simplement curieux !

Une expérience sensorielle ouverte à toustes

La complémentarité des informations recueillies par nos sens donne accès à une sorte de « puzzle de sensorialité », un dialogue sensible qui encourage largement la représentation et la compréhension d’une image. Par exemple, tandis que le tactile sert l’analyse mentale, le son va directement nous exposer une ambiance. Résultat ? Des supports naviguant entre tangible et numérique, qui sont autant d’expériences sensibles, narratives et inclusives.

Des dispositifs hybrides

À support multisensoriel, Sophie Blain préfère l’idée d’expérience de lecture : « Avec la lecture tactile, on se déplace, on suit un parcours. On parle d’expérience de lecture comme on parle de paysage sonore ou de paysage tactile. »

Un exemple avec le livre tactilo-illustré « TiBonTab » (externe), proposé par Les Doigts qui Rêvent. Ce support de lecture hybride opte pour la complémentarité de l’image tactile et du numérique. Le trio « toucher / ouïe / vue » garantit une puissance narrative et ludique certaine, qui plaira tant aux voyants qu’aux non-voyants.

Une illustration sur fond bleu vif. À gauche, le pictogramme d’une oreille écoute les mots et les sons d’une tablette. À droite, un livre tactile avec textures et braille est approché par la main d’un lecteurice.
Le projet TiBonTab associe imprimé et numérique pour une expérience de lecture sensorielle singulière pour toustes les lecteurices, notamment non voyants.

Autre exemple avec le mobilier mobile conçu par Tactile Studio pour le Musée d’Art de Nantes (externe). À la représentation tactile de tableaux ont été ajoutés des sons d’ambiance, des odeurs et des matières, pour que le visiteur soit au plus près des œuvres, transformées en véritables kits sensoriels.

Une illustration sur fond bleu vif. On y note la présence d’un tableau en arrière-plan et son adaptation multisensorielle au premier plan. De gauche à droite : un flacon à renifler (odorat), un petit objet texturé (toucher), et un panneau avec la représentation en relief du sujet du tableau, quelques lignes d’écriture et de braille à lire.
Représentation illustrée du dispositif multisensoriel proposé par Tactile Studio.

Loin d’être seulement réservées à un public spécifique, le grand public est ici convié à partager une expérience plurisensorielle, ajoutant de l’originalité et de l’interaction à un instant de lecture solitaire.

Pour et avec les premiers concernés

Dans son étude “Un guide pour concevoir des livres multisensoriels accessibles à tous avec la méthode du design participatif”, Danyelle Valente nous rappelle que, « pour les personnes aveugles de naissance qui ne sont pas familiarisées avec les conventions visuelles, la relation entre signifiant et signifié est loin d’être évidente ». Il apparaît donc essentiel de faire tester des prototypes d’images tactiles à ces publics pour s’accorder sur leur aisance à les lire et les comprendre.

Ces ateliers de co-création invitent les acteurs d’un projet — et notamment ses utilisateurices finaux, handicapés ou non — à questionner, à ajuster et à valider un support en vue de sa mise à disposition. Ces retours directs sont une alternative moins coûteuse, plus pertinente et finalement essentielle plutôt que de soumettre un produit fini in situ sans savoir si son utilisation sera la plus adaptée à un large public.

Selon le contexte et les objectifs, une image tactile est un support privilégié quand il nous manque la vue, mais peut tout autant intriguer les enfants, accompagner les publics non lettrés et renseigner le grand public. Cette pratique de co-construction s’inscrit dans la philosophie du design inclusif : une méthode de conception qui se détourne du normé pour inclure la pluralité des situations humaines dans le processus de création d’un support.

Rien de mieux pour conclure que cette citation une nouvelle fois tirée de l’étude de Danyelle Valente : « La grande difficulté est de comprendre que nos représentations de voyants ne sont pas la seule représentation possible et que l’univers des images n’est pas accessible qu’aux voyants. Il nous faut, avant tout, briser le rapport instantané que nous établissons entre image et vision. »

Définitions

  • Lecteurice : mot englobant contenant les termes “lecteur” et “lectrice”. Ce système d’écriture inclusif permet notamment d’éviter l’usage du point médian, qui peut rendre un contenu difficile à lire.
  • Transcripteurice : le métier consiste à adapter des documents pour tout le monde, notamment pour les personnes non voyantes, afin qu’un support de lecture soit facile d’accès et confortable à lire. 
  • Embossage : technique d’impression pour créer des formes en relief dans du papier ou un autre matériau déformable.

Sources

Pour aller plus loin